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Histoire

Emma François, une vie d’inspirations

Globe-trotteuse-anthropologue bienveillante, créatrice de mode qui parle d’Histoire en histoires, esthète instinctive chez qui le cœur devient seule boussole : Il y a tout ce faisceau polymorphe de vies dans celle d’Emma, la créatrice de Sessùn, mais toutes ont ce point commun : une confluence vers la rencontre.


La rencontre humaine, mais aussi la rencontre plus abstraite avec la matière, avec l’art, avec le design, avec la création au sens aussi vaste que les étendues qu’elle a parcourues autour du globe.


Livres de photographie, de thésards, romans, films, couleurs, disques, glanés entre Amérique du Sud, Japon, Afrique et Marseille, qu’est ce qui fait battre le cœur de celle qui avoue devenir dingue quand elle entre dans une librairie de musée ?


Pour les 20 ans de Sessùn, plutôt qu’un portrait, place à un petit jeu de mood board géant avec les propres mots d’Emma où se devinent en transparence, épinglées en quelques influences, les bribes d’une vie de découvertes insatiables.


Une vie en inspirations ? Je dirais d’abord les livres, toutes sortes de livres, vraiment. Outre ceux de photographie ou de graphisme, je suis très attachée à des petits bouquins me reliant à mon background universitaire, une flopée de livres avec une dimension anthropologique... Des petits bouquins très techniques sur le costume zapotèque, par exemple, ou le costume maya, dans telle région du Guatemala.


Quant à ceux d’illustration sur le textile, je les collectionne et l’un des derniers à avoir vraiment frappé mon imaginaire visuel, c’est African Textile (John Gillow, 2016). Il s’agit d’une rétrospective de tout le tissage africain qui couvre à la fois des tissages d’Afrique centrale, mais aussi marocains. Dans cette veine, je citerais aussi Tapis et tissages : l’art des femmes berbères du Maroc (Fréderic Damgaard, 2009) et Marokko/Morocco mon amour (Kurt Rainer, 2005).

Mais commençons par le début... Je suis partie à 21 ans faire un premier voyage en Amérique Latine, un voyage d’étudiante, avec deux copines, à la recherche d’émotions, de découvertes et de nouvelles rencontres. Je poursuivais alors des études d’économie monétaire et financière, un peu par dépit et manque d’idées.


Ce voyage fut le fruit d’un véritable cheminement, il était en moi depuis longtemps. Le dessin animé Les Mystérieuses Cités d’Or avait dû certainement faire naître la première envie, c’était un vrai truc...(rires). Ado, j’étais déjà folle de la littérature sud-américaine et du réalisme magique, Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Márquez, 1967) m’a bouleversée, puis les œuvres de Jorge Luis Borges, que j’ai dévorées en quelques semaines. Ensuite Il y a eu Frida Kahlo. J’ai découvert ses œuvres, et c’est devenu viscéral, il fallait que je parte à Coyoacán, à Mexico, voir l’endroit où elle avait vécu, sa maison, ses tableaux, retrouver ses traces.


Ce premier voyage a dépassé mes attentes, ce fut une véritable révélation et il a changé d’une certaine façon le cours de ma vie ! J’ai tout aimé, et tout fut source d’inspiration, les couleurs, les paysages, les costumes locaux, l’artisanat...


De 1992 à 1999, de nombreux voyages ont suivi : Pérou, Équateur... J’ai en parallèle décidé de me spécialiser en anthropologie économique, et plus particulièrement dédier mes études à l’artisanat. Étudier le rôle de l’artisanat dans l’économie et me pencher sur les prémisses des concepts de commerce équitable et de comportements éthiques m’a passionnée. Je me suis alors inscrite à l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine (Sorbonne), rue Saint Guillaume à Paris.


À cette époque, j’ai commencé à acheter des livres dédiés aux textiles ethniques, mais aussi aux photographes du monde, Malick Sidibé & Seydou Keïta (Mali), Sergio Larrain (Chili). Dès le retour de mon premier voyage, une idée a germé chez mes deux amies et moi–même, Alex et Vanska, celle de ramener des petites pièces à vendre pour financer nos voyages, des pantalons guatémaltèques, des chapeaux au crochet... Cela paya largement nos deux premiers périples, mais ce n’était pas satisfaisant dans l’échange. J’ai donc décidé de dessiner une collection, et de repartir seule, afin de faire fabriquer des petites pièces sur place.







Le succès de ces pièces fut immédiat, c’est ainsi qu’est né Sessùn en 1996. Évidemment, il s’agissait de très petites quantités, mais suffisantes pour me décider à me consacrer à l’aventure. Mes premiers points de vente étaient plutôt indépendants, urbains, et streetwear. J’évoluais alors dans le milieu du skateboard et du surf et Sessùn proposait une alternative plus féminine aux marques traditionnelles urbaines. Avec du recul, je me dis que c’est ce positionnement décalé qui a permis à la marque d’exister et de créer son réseau.

Pendant ces voyages, je continuais de découvrir de nouveaux horizons littéraires, notamment la littérature japonaise... Neige de Printemps (Yukio Mishima, 1970), qui m’a ouvert à la délicatesse du Japon, la douceur, le temps qui passe, la contemplation. Par ricochet, c’est ce qui m’a donné envie d’aller au Japon, en 2003-2004, où j’ai découvert les textiles japonais en général, et l’indigo en particulier. De ces voyages est née la collection Sessùn Blue, puis l’exposition Indicrafts, inspirée par la couleur indigo et sublimée dans le livre Indigo: The Color That Changed the World (2012).


Tous ces bouquins ont marqué l’imaginaire Sessùn. Si les livres ne créent pas forcément des images ou des collections, ils génèrent des envies, sèment des indices.


Mais revenons à la chronologie... Après avoir décidé de renoncer à mes études pour me lancer dans l’aventure Sessùn, j’ai quitté Paris et me suis installée à Marseille en 1997, où j’ai ouvert un premier bureau. La collection s’est enrichie et j’ai décidé de poser mon sac à dos en 1999, suite à quelques désillusions en Amérique du Sud.


Le champ d’inspiration s’est élargi, et la marque a commencé à tisser des liens fidèles avec la scène culturelle à consonance musicale. C’est à cette époque que j’ai commencé à travailler avec Laurent Richard. On a aimé les mêmes choses autour de la photo américaine un peu jaunie, passée, la photographie de William Eggleston, mais aussi Stephen Shore et Joel Meyerowitz. Toute cette esthétique de photos tapées et vieillies, les polas, lomos et dianas, on adorait ça... Les premiers catalogues de Sessùn racontaient ces histoires-là et avaient une esthétique très marquée de cette empreinte.


L’année 2000 marque aussi ma découverte du design des années cinquante et soixante, et notamment le design californien. Mon premier achat fut un fauteuil en rotin Janine Abraham, pièce iconique de nos boutiques. Pour symboliser tout ceci, toujours des livres : Eames : Beautiful Details (2012) et California Design, 1930–1965 Living in a Modern Way (2011). J’ai également découvert Alexander Girard, collaborateur de Eames et fasciné par la culture mexicaine, auteur des wooden dolls, poupées en bois. Il a établi une passerelle entre Mexique et design moderne qui m’a bouleversée, c’était tout ce que j’aimais ! Le livre, Alexander Girard (Todd Oldham & Kiera Coffee, 2011), mais aussi les poupées, éditées par Vitra, sont sublimes ! Ces influences ont marqué Sessùn et l’identité de nos boutiques.



Quoi qu’il en soit, tout peut devenir une source d’inspiration. Pour chaque collection nous écrivons une ou plusieurs histoires, essentiellement visuelles. Le point de départ peut parfois n’être qu’une seule image, un choix esthétique sur une photo. Je pense notamment à une photo de Joel Meyerowitz dans New-York, une jeune femme avec une jolie robe au pied de l’Empire State : les couleurs sont tellement fortes que ça a généré une histoire entière.

Le livre L’esprit des hommes de la Terre de Feu de Martin Gusinde (2015) a inspiré une autre histoire de collection en 2016. Il s’agit du témoignage photographique d’un prêtre au début du XXe siècle parti en Terre de Feu pour découvrir la culture d’une ethnie indienne. Ces Indiens sont à la fois maquillés de façon très tribale, et habillés avec des habits occidentaux du début du siècle : costumes en flanelle et drap de laine pour les hommes, chemises victoriennes pour les femmes, le tout accessoirisé de peaux de bête. Ce livre m’a beaucoup émue et inspirée. Cette première sensibilité aux textiles ethniques remonte, je pense, aux westerns - les habits de cowboys dans un premier temps, le vêtement masculin du farmer, et ensuite les costumes d’indiens.


Mon grand-père puis mes parents étaient tous des cinéphiles chevronnés, donc ma relation au cinéma a commencé très tôt. Dans ce foisonnement, j’ai été très tôt fascinée, pas inspirée encore, par tout le cinéma hollywoodien des années 40 et 50. Naturellement, vers 15 ans, cela m’a amenée au cinéma italien. L’Avventura d’Antonioni, je m’en souviens comme un de ces premiers chocs esthétiques. Mes parents m’ont montré Visconti, Fellini, Pasolini, et ensuite, très vite, la Nouvelle Vague, Godard avec Anna Karina, source éternelle d’inspiration. Ces films là, je les ai vus une première fois adolescente, et j’en ai refait une lecture stylistique vers 25-30 ans. C’était cette fois une lecture plus photographique et purement inspirationnelle.


Tout ceci a énormément participé à la création d’un style : dans les collections Sessùn, il y a souvent une dimension ethnique, mais aussi toujours une référence au cinéma des années 60 et à la Nouvelle Vague... Au delà des livres, cette inspiration cinématographique très forte laisse donc son empreinte sur les collections.


Mais il y a la musique aussi... J’y puise aussi mon souffle créatif par réflexe inné, un disque, un morceau, une pochette de vinyl, une chanteuse aimée. La musique, ce ne sont pas que des morceaux mais un manifeste artistique complet, et forcément beaucoup d’émotion. En vrac je pense à Cat Power, Patti Smith, David Bowie, Nancy Sinatra, à Victoria Legrand de Beach House, à la pochette du disque Love Child de Diana Ross.


Toutes ces petites obsessions, c’est ce qui crée le style Sessùn, même si la colonne vertébrale reste cette folle histoire de rencontres et d’amitiés. J’aime à penser que Sessùn se balade dans toute cette forêt d’inspirations polymorphes pour y grappiller des souvenirs de façon sélective, comme on le ferait en voyage, pour les coller dans un journal que l’on va partager. Et pour raconter, saison après saison, une vraie aventure vécue, qui inclut une histoire de mode ancrée dans son époque, mais sans s’y limiter. Une histoire d’amour intemporelle où créer des collections serait un prétexte à raconter un tas d’autres bribes de vie…



Texte : Sébastien Carayol

Photographe natures mortes : Corinne Malet